mercredi 30 juillet 2014

ET SI J’AVAIS ARRÊTÉ L’ÉCOLE PLUTÔT …

Ekounou,  un quartier populeux de Yaoundé en début d’après midi. L’air est chaud et lourd. Le visage recouvert de sueur, tel un poulet sur un barbecue,  je grille sous le soleil en attendant un taxi.  Soudain, une Cadillac Escalade de couleur noir- présidentiel s’arrête devant moi. Indigné par ce « manque de mépris », je rumine alors sur les capacités des Camerounais à détourner de l’argent.  Mon mécontentement est vite stoppé par une voix rauque.
-       - hey  le yaguami (surnom que mes camarades du primaire m’avaient donné à cause de mon amour pour leKing of Fighters) ! comment vas-tu?  Grimpes vite je te dépose quelque part.
Je regardais ce jeune homme à l’allure d’Apollon en cherchant désespérément dans mon disque dur le lieu où j’avais rencontré ce visage qui semble me connaitre si bien. Pendant ma recherche le jeune homme me dit
-      - Yaguami c’est moi Karim ! tu ne reconnais plus ton camarade de banc du Cm1 ?
Après quelques accolades, Karim m’invite une fois de plus dans son véhicule, et me conduit dans un troquet, question de ressasser les souvenirs de l’école primaire.
Entre deux gorgées d’Hydromel, Karim et moi parlions de l’Etat et de l’avenir du Cameroun, notre mère patrie. Plus bavard que dans mes souvenirs, karim tient un discours sur l’action de l’intelligentsia camerounaise dans la résolution des problèmes des Camerounais.
Étonné, je le regardai pendant un bout temps, jaugeant la métamorphose entre mon ancien camarade de classe du primaire et le jeune homme cultivé que j’avais devant moi. Le parlement du quartier me l’a toujours dit, un analphabète qui passe cinq ans à "Mbeng" devient plus cultivé qu’un docteur resté en Afrique.
Karim, le plus taré de tous mes camarades du primaire, Karim qui n’avait jamais réussi à avoir 2/10 en calcul mental, 1/10 en conjugaison, -20/20 en dictée, et malgré le fait qu'il copiait sur nous, karim réussissait même l’exploit d’obtenir 0/10 en culture générale.  Karim qui avait déserté l’école au cours moyen deuxième année, suite au festival de fessées que lui avait offert l’administration de notre école, au lendemain de la proclamation des résultats d’un concours inter-école où il était le dernier de tous les candidats…
karim… ! Karim devenu footballeur professionnel en France, raisonne devant moi, jetant dans la boue les intellectuels Camerounais.
- Ecoute Karim, lui dis-je en jetant un coup d’œil furtif à la créature qui lui tenait compagnie.  Ce n’est pas parce qu’avec le foot tu as pu obtenir ce que tu n’aurais jamais pu obtenir avec les études que tu peux te permettre de faire l’apologie du football au détriment des salles de classe. Pour moi, je te le redis, le foot reste avant tout un sport et un divertissement, et je suis énervé que nos jeunes compatriotes le considèrent aujourd’hui comme une profession. Comment est-ce que tu peux comprendre des jeunes de la trentaine qui du matin au soir, chaque jour, végètent sur des terrains de foot, abandonnant les études, rêvant de trouver un jour un club en Europe, diviser leur âge par deux ou par trois, et jouer les stars, hein ! Je te…
- Ils jouent les stars,  mais ils valorisent plus leurs pays que les gros palabreurs inutiles que vous êtes, vous qui vous dites instruits. Moi je ne joue qu’en deuxième division en France, mais je fais plus honneur au Cameroun que toi et tous tes mentors intellectuels camerounais réunis, parce qu’on sait très bien que malgré les beaux discours que vous tenez durant vos années de jeunesse, vous finissez toujours pourris comme ceux que vous avez combattus.
Je pouffai de rire, lorgnant une énième fois sa compagne. Qu’elle est jolie ! Qu’elle sentait bon, bon Dieu ! on aurait dit Beyoncé ! Le genre de filles qui, à côté de votre compagne, produit le même contraste que Michel Gohou à côté de Michael Jordan en taille, Quasimodo à côté de David Deckam en beauté, …
- Karim, écoute, ne compare pas deux choses incomparables. Les footballeurs sont là pour jouer et divertir, et les intellectuels sont là pour réfléchir, émettre des idées pour améliorer les conditions de vie de notre pays.
- Oui, mais avec le chapelet d’intellectuels que nous avons dans ce bled et la panoplie d’idées qu’ils émettent, pourquoi sommes-nous toujours là où nous sommes, hein ? Combien de livres n’avez-vous pas écrits pour étaler vos grandes idées d’intellectuels ? Mais nous sommes toujours là où nous avons toujours été. Au moins nous les footballeurs nous faisons rêver les jeunes. Chaque fois que nous marquons un but, ils jubilent et se voient en nous. Nous donnons de la joie à nos supporters. Dis-moi,-toi et tes gourous d’intellectuels-opposants vous donnez quelle joie aux jeunes, hein ?
Il fit signe au serveur qui nous amena une quatrième bouteille de Glenn fidisch. Je faillis paniquer, pensant à l’addition, avant de me ressaisir, je buvais avec un footballeur jouant en France, il pouvait payer. Ils peuvent tout payer, eux.
- Tu imagines ce que deviendra le Cameroun si tous les jeunes finissent par avoir pour référence des footballeurs et désertent les écoles, hein, nous…
- Oh, là le Cameroun deviendra, enfin, un pays où tout le monde fera bien son travail. Au moins le foot, on le joue bien, nous les footballeurs. Ce sont tes patrons intellectuels-opposants et dirigeants qui n’ont jamais bien fait ce qu’ils disent savoir faire, tu le sais mieux que moi.
Il se servit, vida le reste de la bouteille dans mon verre, et déposa un baiser sur les lèvres de sa compagne qui avait commencé à somnoler, ennuyée par notre conversation. J’avalai une grande quantité de salive. Aie, les lèvres pulpeuses d’une jolie fille ! De cette fille !
- Ecoute, mon bon vieux Paul, je suis sur place pour une semaine, on aura l’occasion de rediscuter, faut que je ramène mon bébé à la maison, elle a sommeil.
Il fit signe au serveur qui amena l’addition. Cent douze mille francs. Plus que mon salaire mensuel de journaliste avec 1 an d’expérience. Je fis semblant de fouiller dans ma poche où il n’y avait qu’un billet de deux mille francs.
- Oh, mon intellectuel, t’inquiètes, je paie tout, c’est moi qui t’ai invité. Au moins le foot paie bien. Nous on s’enrichit sans voler, contrairement à vous.
Nous nous dirigeâmes vers le parking.  Sa compagne et lui vers sa Cadillac Escale. Et moi vers le trottoir pour emprunter un taxi. Oh le soleil qu’il est accablant je commençais déjà à transpirer en regrettant la « clim» du bistrot. Mon ami footballeur, qui venait de démarrer sa voiture, baissa la vitre et me lança en riant :
- Quoi, hein, le journaliste, tu n’as pas encore acheté de vélo? T’inquiètes, tu te rattraperas quand tu seras aux affaires. Tu pourras enfin t’acheter une voiture avec de l’argent détourné, et sortir avec de belles filles comme ma compagne que tu n’as pas cessé de dévorer des yeux durant toute la soirée. Bah, tu crois que je ne te voyais pas l’admirer, hein. Pour le moment, débrouille-toi avec ces domestiques et revendeuses d’arachides grillés que tu peux impressionner avec ton salaire d’intellectuel-opposant junior, en espérant que Poupoul  t’appelle à la mangeoire… ou alors tu pourras créer un parti d’opposition financé par Pa’a pol pour distraire le bas peuple.
A cet instant précis, j’ai maudit le jour où je décidai de trouer mes pantalons sur les bancs de l’école. Vous vous rendez compte, un footeux de ligue 2 française, parler ainsi à l’historien du présent que je suis. Parce qu’il est rémunéré à coup de centaines de millions de fcfa pour courir après une boule d’air. En tout cas je remets à Dieu.

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