mercredi 30 juillet 2014

JE SUIS ALLÉ AU VILLAGE ET J’AI «KIFFÉ»

"kiffé"... vraiment
Cela fait environ 10 ans que je n’avais plus remis les pieds au Village. Une situation justifiée par la présence des « sorciers ». Ces derniers, selon mon entourage sont des jaloux qui, m’a-t-on fait  croire à tord ou à raison, « mangeraient » mon âme, si j’y remettais les pieds. Il paraît qu’on me soupçonnait de pouvoir devenir«quelqu’un». Par mesure de prudence, je n’y suis donc plus aller depuis des années.

Récemment j’ai décidé de braver la peur des sorciers et  le mauvais état de la route ; je suis allé au village. J’en ai profité pour saluer mon oncle, voir les tombes de mes grands-parents, revivre le clair de lune, dormir loin des bruits, sous une lampe tempête et me réveiller au chant du coq, et non du tapage des nombreux bars de la ville. Prendre mon bain dans la rivière et surtout, goûter aux joies des piqûres de «moutmouts». Je suis donc allé au village, mais ce n’est pas tant, ce que j’ai présenté ci-dessus qui m’a fasciné. Ce qui m’a impressionné c’est cet ensemble de choses… incroyables et surtout magiques:
Saluer tout un village 
Tu te rends seul dans ton village d’environ 200 habitants pour voir ta famille. Rassures-toi, c’est tout le village que tu vas saluer. Ça commence ainsi.
Dès que tu poses tes valises et que ta famille a fini de lancer des youyous. On te demande comment vont les « gens de la ville ». Aussitôt les réponses données, ta famille désigne une personne pour « t’accompagner saluer le village ». C’est là tout le calvaire. Ton porte-parole de circonstance et toi parcourez Tout le village, cour après cour pour saluer. L’exercice peut durer deux jours. Ton porte-parole donne les mêmes nouvelles partout. Et même le voisin le plus proche, celui-là qui est assis en permanence dans sa chaise longue qui vous regarde et entend ce que vous dites, s’attend à vous voir  chez lui au risque de se plaindre pour n’être pas allé le saluer. J’ai dû passer 03 heures et 13 minutes à «saluer le village» en compagnie de mon cousin. Terrible!    
Être le convive de tout le village
Quand ton porte-parole et toi avez fini de faire la tournée des salutations, le village décide de chouchouter son digne fils venu de la ville. Alors commence le défilé des plats en direction de la maison familiale. C’est presqu’un «délit» que commettrait la femme qui aurait manqué d’apporter à manger le soir «au fils de la ville». Surtout si celui-ci est allé la saluer. Même dans l’impossibilité de le faire, elle viendra s’excuser auprès de ta mère, de ta tante, de ta sœur voire de ta grand-mère, selon le cas.
Le problème c’est que le soir venu, tu te retrouves avec une dizaine de plats différents. La politesse voudrait que tu manges chacun de ces mets, sinon que tu y goûtes. 
Quand on t’a «obligé» à mélanger les sauces d’arachide, d’aubergine, de noix de palme ou d’okok, accompagner de plantain, du macabo râpé, d’igname… et que tout seul la nuit, tu te lamentes de douleurs abdominales, parce que ne pouvant plus supporter ce mélange. Là  tu comprends que tu es au village.
      Être l’ami de tout le monde
 Tu viens de la ville, tu es alors l’ «ami» de tout le village. Peu importe, que cette amitié spontanée te plaise ou non. Chacun t’offrira son plus beau sourire que tu devras lui rendre. Dans chaque famille ou presque, le père ou la mère t’indique sa fille ou son fils qui vient d’être inscrit à l’école. Il te dit indirectement que cet enfant continuera ses études en ville et donc tu devrais te préparer à le recevoir chez toi. Vous rigolez tous, pensant qu’il s’agit d’une plaisanterie. Ce n’est que plus tard que tu t’aperçois que c’était tout, sauf une plaisanterie. N’est ce pas cool !?
     Dire au revoir à tout un village
Ton séjour villageois terminé, tu dois «dire au revoir» à tous, avant de retourner en ville. Exactement la même chose qu’à ton arrivée, la seule différence est que cette fois-ci, la cible est essentiellement constituée de familles proches de la tienne. Tu passes d’une cour à l’autre en compagnie d’un porte-parole qui se charge de répéter la même formule en langue maternelle : «Il est venu vous voir, car son séjour est terminé, et il retourne en ville. Nous sommes là pour vous dire au revoir ». En retour, chacun s’évertue à te «dire au revoir» en te donnant quelque chose (Mitumba, bâton de manioc, viande boucanée…), pourvu qu’il t’«oblige» à lui être redevable au centuple, une fois que tu travailleras. Bref c’est un cadeau presqu’empoisonné. Tenez-vous bien, ces dons ne se refusent pas. Peu importe celui ou celle qui le donne car, cela constituerait une « énorme bourde ». Si vous essayez, ils insisteront avec cette phrase subtile, mais qui traduit tout : « Prends! Un enfant n’est pas celui d’une seule personne…prends çà, tu vas te débrouiller, si demain çà va tu peux nous regarder…C’est sur vous qu’on compte ».  Bref tu finis par accepter ce cadeau, la tête lourde en gardant à l’esprit que tu lui es désormais redevable. Chez nous on appelle ce type de dons la « dette sociale ».

Lors de ta prochaine visite au village, tu devras aller le saluer. Si tu es un élève, à mesure que tu avances dans tes études, le montant et le nombre de personnes qui te disent «au revoir »  augmente. Nul ne veut être en reste. D’autres feront même d’énormes sacrifices pour sacrifier au rituel. Je me souviens de cette mère qui s’est sentie «obligée» de me dire au revoir. N’ayant rien dans l’immédiat, a pris son unique bidon d’huile de palme pour me le remettre. Touchant n’est-ce pas ?!  En tout cas moi j’aime le village. Pour cette chaleur humaine, et pour toutes ces choses qui font de lui, le plus bel endroit au monde !

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